Le travail cérébral, un élément indispensable pour les sportifs de haut niveau

Aurélie Lamy est une ancienne danseuse professionnelle. Aujourd’hui à la tête de Careformance, une société spécialisée dans la préparation cérébrale de sportifs, elle intervient auprès de l’Auto Sport Académy ou encore de la Fédération Française de Rallye. A 38 ans, elle collabore également avec des joueurs de tennis, des skieurs et autres athlètes professionnels. Parmi eux, Pierre-Louis Loubet, membre du Team Oscaro. Dans cet entretien, Aurélie Lamy nous explique toute l’importance du travail cérébral dans le sport de haut-niveau.

Bonjour Aurélie. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste le rôle d’un préparateur cérébral ?

Pour commencer, il faut savoir que notre cerveau se compose de trois parties : le cerveau limbique (celui des émotions), le cerveau reptilien (celui des sensations) et le cerveau néocortex (celui des pensées et du mental). Mon rôle est donc d’aider le sportif à travailler et à développer ses trois cerveaux pour optimiser sa performance.

Comment y parvenir ?

Pour donner une image, c’est comme si le cerveau est un corps humain. Chaque sportif est fait de manière différente, avec ses forces et ses faiblesses (certains courent plus vite, d’autres courent plus longtemps etc….). Si le sportif cherche à développer son corps, il va se demander : « quels muscles dois-je travailler, quels sont ceux qui n’en n’ont pas besoin et comment le faire ? ». Pour le cerveau c’est pareil. Il faut savoir quelle aire cérébrale améliorer en fonction du sport pratiqué et de la personnalité de l’athlète. Chacun a un programme particulier.

Pouvez-vous préciser ?

Si le sportif a une mauvaise gestion émotionnelle, des peurs limitantes ou une peur de l’échec, il faudra travailler le cerveau limbique, lié à l’affectif. S’il a trop de pensées, de ruminations, ou s’il intellectualise trop sa pratique, il faudra lui apprendre à maîtriser son cerveau néocortex. Et enfin, si un athlète a une mauvaise écoute de ses sensations, il devra développer son cerveau reptilien.
Chez les coureurs automobiles par exemple, ce dernier est un élément essentiel. Un pilote doit pleinement ressentir son corps pour pouvoir sentir la route, la voiture, faire des restitutions à l’équipe technique etc. Si le sportif a une mauvaise écoute de son corps, cela va influer négativement sur sa performance.

Selon vous, un sportif ne peut pas réussir sans ce travail sur le cerveau ?

Je ne comprends pas que tous les sportifs ne soient pas accompagnés au niveau cérébral. On ne peut pas gagner sans ça. C’est la clé pour réussir. Si un athlète est très talentueux, il ne sera bon que lorsque le contexte lui sera favorable, car il pourra déployer toutes ses forces. Mais dès que cela se gâtera, dès qu’il commencera à connaître des échecs, sans travail cérébral, il perdra tous ses moyens. C’est typiquement ce qui est arrivé à Laure Manaudou : une immense championne qui s’est effondrée en très peu de temps.
Pour moi, le cérébral est plus important que le talent chez un sportif. Il n’y a qu’à voir dans les centres de formation de football. Aucun joueur n’est là au hasard. Tous sont talentueux. Mais la différence entre un tel et un tel se fera seulement au niveau cérébral, rien d’autre.

Avez-vous déjà eu à faire avec un sportif en total perte de confiance ?

Il y a quelques années, une jeune rameuse de 17 ans du Pôle Espoir Aviron de Nantes vient me voir avec sa mère. Elle m’a dit : « Je veux tout arrêter, je ne sais même plus pourquoi je rame ». Elle avait perdu son geste. Son coach lui hurlait dessus pour lui dire comment positionner ses bras, avec quel angle etc… Sous cette pression, elle s’était mise à penser son geste. Elle n’écoutait plus son corps.

Et comment avez-vous procédé avec elle ?

Dès le premier entrainement, je lui ai demandé de me décrire sa course parfaite. Chaque sportif a, dans ses sensations une performance de référence. Ce n’est pas forcément une course où il a gagné, mais c’est une course où il s’est senti vraiment bien. On appelle ça l’état de flow. C’est un état où tout réussit, une sorte de performance ultime. C’est d’ailleurs un sentiment très étrange. Le sportif a l’impression d’être en dehors de son corps mais dans un état de grâce euphorisant, auquel il accède parce que sa tête ne réfléchit à rien et que sa performance n’est guidée que par son corps. C’est SON moment, tout est parfait.
Bref, deux semaines plus tard, cette sportive vient me voir pour me dire qu’elle avait retrouvée son geste, et un peu plus d’un an plus tard elle est devenue vice-championne du monde d’aviron.

Si l’état de flow est la clé de la réussite, comment l’atteindre à coup sûr ?

C’est là toute la difficulté. Tous les sportifs de haut niveau ont connu cet état là, mais personne ne sait quand il arrive, ni comment on le reproduit. C’est là qu’intervient le préparateur cérébral. Notre rôle est de comprendre ce qui s’est passé dans le cerveau du sportif ce jour-là et de réfléchir à comment muscler son cerveau pour s’en approcher le plus régulièrement possible. Sans y être complètement bien sûr, mais de s’y rapprocher à 90 %. Les 10 % de contexte restant sont aléatoires car indépendants de notre volonté.

Précédemment, vous évoquiez une forme de pression émise par le coach sur le sportif. Est-ce que cela est spécifique à l’entourage technique ?

Non. Il y a plusieurs sources de pression extérieure. Il y a le staff, mais il y a aussi la famille. Parfois, on a l’impression qu’ils veulent être sur le terrain à la place du sportif et cela lui rajoute une pression supplémentaire, une surcharge négative. On retrouve ça principalement chez les joueurs tennis. C’est pour ça que le travail cérébral est important. Il permet aussi de gérer ces choses-là.

Pourtant il existe dans le sport de haut niveau des relations familiales entre coach et joueur. Je pense particulièrement à Rafael Nadal qui est coaché par son oncle, Toni, depuis toujours. Donc à partir de quel stade cela peut-il impacter négativement la performance de l’athlète ?

Si le père vit sa vie de sportif déchu à travers la carrière de son enfant par exemple. Ou si le père est un ancien sportif de haut niveau et qu’il conseille son enfant en fonction de son ressenti, de ce qu’il a vécu dans le passé, et non en fonction du ressenti de la principale personne concernée. Cela peut être néfaste, car je le répète : chaque sportif est différent. Il y a une espèce de projection qui peut être très pesante.

Vous collaborez actuellement avec l’un des membres du Team Oscaro, en la personne de Pierre-Louis Loubet. Ensemble, sur quels points travaillez-vous ?

Au début, nous avons beaucoup travaillé sur l’acceptation du contexte. C’est-à-dire ne pas se focaliser sur la voiture et se concentrer sur les choses qu’il peut contrôler, pour qu’il puisse donner le meilleur de lui. Le sport automobile est cruel par rapport aux autres sports. Au tennis tout le monde a la même raquette, en natation, le même maillot. Pas en rallye. Pierre-Louis n’a pas été gâté ces derniers temps, dans le sens où ses voitures ont connu beaucoup de problèmes mécaniques. Donc je l’aide à rester focus sur sa performance, sans perdre le contrôle de lui-même.

Comme vous l’avez dit à plusieurs reprises : « chaque sportif est différent ». Quelles sont les caractéristiques cérébrales spécifiques à Loubet ?

Pierre-Louis est un affectif. Il a un cerveau limbique très développé. Le problème est qu’il est trop développé, cela peut lui jouer des tours. Il ne faut pas qu’il laisse ses émotions prendre le dessus, sinon cela aura un impact sur sa perception de la course.

C’est-à-dire, quel est l’impact des émotions sur la performance ?

Gardons l’exemple de Pierre-Louis et du rallye. Il faut savoir que dans ce sport, le pilote doit avoir une vision globalement moyenne : il doit être capable de voir les différentes aspérités de la route mais doit avoir une vision suffisamment large pour pouvoir appréhender la courbe du prochain virage. La capacité de percevoir est en lien avec le niveau émotionnel du pilote. S’il est en émotion agréable, sa vision va s’élargir et inversement s’il est en émotion désagréable.
C’est un réflexe archaïque du cerveau reptilien. Imaginons, si Pierre-Louis se laisse submerger par des émotions négatives, il passera en vision de détail. Il ne verra plus que les micro-pierres présentent sur la route et n’aura plus conscience des plus grands éléments présents autour de lui. Et en rallye, ce n’est pas bon du tout. Il faut trouver le juste milieu.

NB : Aurélie sera à Pau dès demain pour accompagner un pilote circuit : ” la météo s’annonce pluvieuse et ce circuit est réputé pour sa difficulté. Un nouveau défi pour le pilote, le team technique et moi-même. J’ai hâte d’y être “!

 

En savoir plus sur Aurélie Lamy
Instagram : aurelilamy
Site web : www.careformance.fr

 

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